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Anthropologies de la chasse

Article publié dans le n°1244 (05 mai 2022) de Quinzaines

Pour étudier la chasse en France, l’anthropologie a recours à différentes démarches, que Bernard Traimond se propose ici d’examiner.
Charles Stépanoff
L’animal et la mort. Chasses, modernité et crise du sauvage
Pour étudier la chasse en France, l’anthropologie a recours à différentes démarches, que Bernard Traimond se propose ici d’examiner.

Je ne peux écarter la gêne issue du caractère encyclopédique de cet ouvrage. Sur un objet défini d’un mot, la chasse, le livre déploie dans le temps et l’espace les matériaux les plus hétéroclites. Bien que se concentrant sur la France, Charles Stépanoff présente une immense érudition : il remonte à la préhistoire, évoque presque toutes les régions du globe et se promène chez les auteurs les plus variés, des anciens Grecs à La Fontaine. Les connaissances ainsi présentées ne peuvent qu’amener des informations inégales dont l’ampleur interdit d’apprécier les qualités relatives.

Prenons en premier lieu ce qui me semble le meilleur : l’enquête effectuée dans le Perche, où l’anthropologue a suivi Bruno dans sa tournée des pièges. Il le décrit, note ses paroles en action, et Bruno en profite pour lui apprendre à lire la nature – les traces, les passages des gros animaux –, mais aussi la façon de s’y conduire, de préserver les lieux d’observation. Ce résultat d’une interaction déployée en contexte propose ainsi au lecteur à la fois le point de vue du piégeur et sa « conscience verbale » comme dirait Gérard Althabe, c’est-à-dire ses pratiques exprimées selon son propre langage et ses propres catégories. La genèse des informations, des pratiques au discours, est présentée avec les conditions dans lesquelles s’est déroulée l’enquête. Le lecteur a donc sous les yeux tous les documents obtenus, avec les instruments qui permettent de les critiquer.

Mais au fil du livre et selon ses divers objets, les modalités d’exposition n’ont pas toujours la même exigence et la même richesse. Quand l’auteur examine les démonstrations des animalistes, par exemple, il ne peut que présenter des convictions qui n’ont besoin d’aucune justification hors la cohérence du récit et les croyances de ses interlocuteurs. De même, s’il présente soigneusement les positions antagonistes quant à la chasse à courre, le dualisme entre les opposants et les pratiquants va jusqu’à organiser la présentation des scènes. En effet, un même mot n’a pas le même sens selon les positions idéologiques. Ainsi la « mort » provoquée – présentée dès le titre de l’ouvrage – est-elle une étape aussi inéluctable que nécessaire ou un mal regrettable et même condamnable ? Ce débat ne peut s’appuyer sur une quelconque expérience, mais seulement sur des croyances et des conceptions du monde politiques, c’est-à-dire binaires. Faut-il amalgamer ces débats avec les enquêtes sur des pratiques comme le piégeage, pour la seule raison qu’elles se rencontrent autour du mot « chasse » ? « La forêt est vécue très différemment », note Charles Stépanoff.

Mais entre les enquêtes et les débats idéologiques s’intercalent d’autres situations qui méritent examen. Ainsi le chapitre sur les chiens fait surtout appel à des sources de deuxième main sur les relations à ces animaux telles que relevées dans tous les continents. Pourtant, les historiens ont dénoncé depuis bien longtemps les faiblesses de ce type de données qui, décontextualisées, s’extraient des conditions de leur émergence et ne présentent aucune garantie sur le crédit à leur accorder. En revanche, les chasses à courre elles-mêmes donnent lieu à des enquêtes précises et circonstanciées, bien que curieusement présentées au style indirect. Au lieu de donner la parole à ses interlocuteurs, l’anthropologue impose son discours et donc son point de vue, différent de celui des protagonistes. Il présente – d’ailleurs fort honnêtement – les positions de chaque partie, occultant une fois encore les conditions d’enquête et surtout les jeux de langage, pourtant si révélateurs des convictions et des doutes des locuteurs rencontrés. Enfin, l’auteur peut invoquer ses enquêtes (« lors de mes enquêtes ») sans prendre la peine d’en justifier ni le déroulement, ni l’usage, ni la pertinence. Elles ne servent alors qu’à imposer les affirmations de l’anthropologue, en le dispensant d’en apporter les preuves.

Mais alors comment faire cohabiter ces enquêtes avec le recours à des sources livresques présentées non comme références mais comme arguments ? C’est évidemment une affaire d’écriture – de genre et de style. Il suffit d’accéder à un certain niveau de désinvolture quant aux informations disponibles, des pires aux meilleures, pour écrire des traités peu sensibles à la qualité des sources utilisées. Ce genre autorise la compilation des documents sous le simple prétexte qu’ils parlent de l’objet étudié. Le comble de cette dérive est le manuel (tel qu’on peut l’opposer au textbook anglo-saxon), qui pose, généralement de façon très insuffisante, ce qu’il convient de penser sur telle ou telle question. Pour y arriver, il suffit d’utiliser le style indirect qui expulse la parole des locuteurs pour en laisser le monopole à l’auteur. Celui-là peut ainsi se réfugier dans ce que Hilary Putnam appelait le « point de vue divin », et se dispenser de toute enquête, ce qui lui permet de n’invoquer que celles des autres.

Charles Stépanoff ne tombe pas dans ces dérives ; il nous donne le détail de ses propres recherches dans le Perche, tout comme celles, déjà publiées, qu’il a antérieurement menées en Sibérie. Une certaine conception de la cosmologie définit selon lui l’objet de l’anthropologie : « les façons dont les groupes humains conceptualisent l’architecture de leur monde et la nature des êtres visibles et invisibles qui les peuplent ». Même si les « édifications idéologiques » jouent un rôle essentiel dans la vie sociale, je préfère la conception d’Althabe, qui voit dans l’anthropologie une « connaissance de l’intérieur d’un monde social saisi à l’échelle microscopique ». S’opposent ainsi le point de vue, interne ou externe, l’objet, les pratiques ou les représentations, et l’échelle, microscopique ou globale.

La force du livre de Stépanoff repose sur ses enquêtes, aussi disparates soient-elles. En revanche, quand il s’en écarte, quand il les amalgame avec des sources livresques ou, pire, avec des considérations politiques, il affaiblit son propos et transforme son travail de recherche en « essayisme à la française », selon le mot de Roger Chartier[1]. Mais peut-être est-ce la rançon à payer au système éditorial de ce pays ?

[1] Roger Chartier, Le Jeu de la règle,Presses universitaires de Bordeaux, 2000.

Bernard Traimond

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