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Analogies et influences

Article publié dans le n°1120 (16 janv. 2015) de la Nouvelle Quinzaine Littéraire

Erwin Panofsky
Architecture gothique et pensée scolastique (Minuit)
Alois Riegl
L'Industrie d'art romaine tardive (Macula)
Judith Schlanger
Le neuf, le différent et le déjà-là. Une exploration de l'influence (Hermann)
Que l’essai d’Alois Riegl, paru en 1901 à Vienne, soit enfin traduit en français (il l’avait été en anglais en 1951) ne concerne pas seulement les spécialistes d’archéologie romaine. Il contient...

Que l’essai d’Alois Riegl, paru en 1901 à Vienne, soit enfin traduit en français (il l’avait été en anglais en 1951) ne concerne pas seulement les spécialistes d’archéologie romaine. Il contient en effet l’idée novatrice que « l’architecture était en consonance profonde, en relation d’analogie intime, avec les systèmes philosophiques de l’époque ». J’emprunte cette formulation claire aux pages que Judith Schlanger lui consacre dans son étude, dans laquelle elle s’interroge sur la faculté d’innover, de trouver du nouveau à partir d’un socle d’habitudes ou d’idées déjà instituées. Ce que Riegl met en évidence – que ce soit avéré ou non – anticipe évidemment sur la proposition faite par Panofsky cinquante ans plus tard, concernant « la correspondance entre les systèmes philosophiques et les cathédrales de l’âge gothique ». Les bâtisseurs des cathédrales n’ont vraisemblablement pas lu les traités scolastiques, ni les philosophes du XIIe siècle « tenu une équerre en main ». Ils auraient cependant en commun ce que Panofsky nomme une « habitude mentale ». Par exemple, écrit Judith Schlanger résumant Panofsky, on peut reconnaître le même « principe d’organisation qui régit les grands systèmes scolastiques – donner à voir, clarifier, expliciter, organiser, subdiviser, hiérarchiser », à l’œuvre également « dans l’espace rigoureusement articulé et subdivisé des murs intérieurs des cathédrales gothiques » (cette analogie presque trop lumineuse a été contestée par certains historiens).

Panofsky avait emprunté à Riegl un type de comparaison entre domaines habituellement disjoints (l’architecture romaine, reconstituée à partir des fouilles menées par l’école autrichienne, et les systèmes philosophiques ; l’architecture gothique et la scolastique). Un autre emprunt, une autre dérivation est en jeu quand Pierre Bourdieu fait suivre sa traduction de l’essai de Panofsky d’une postface également novatrice. « L’habitude mentale commune » aux créateurs des deux domaines rapprochés par lui, Panofsky la nommait « habitus », rapportant l’expression à saint Thomas, « qui ne commence à écrire que tout à la fin de la période du gothique classique », observe malicieusement Judith Schlanger. « Habitus » vient plutôt des traductions latines d’Aristote qui, lui, parlait d’« hexis », par quoi il entendait un trait personnel, une façon individuelle d’être et de faire, alors que Panofsky désigne par « habitus » une façon de penser et de faire partagée par les membres d’un groupe, à une certaine époque. Bourdieu s’approprie la notion (qui jouera un rôle essentiel dans son œuvre), et la déplace « dans une direction socio-historique » : « une conscience historique construite, acquise socialement et complètement intériorisée ». Une sorte de conscience inconsciente. Les lecteurs de Bourdieu lui ont eux-mêmes emprunté ce vocable au sens où il l’entendait, pour désigner des modes de pensée et des comportements propres à un milieu, à une couche sociale. Il n’est pas sans intérêt de suivre, grâce à Judith Schlanger (dont l’essai étudie bien d’autres exemples d’influences subies et transformées, et se mesure au livre du formidable critique Harold Bloom, The Anxiety of Influence, 1973, depuis peu disponible en traduction française (1)), le cheminement d’une idée née en histoire de l’art, et qui a connu bien plus tard un si grand succès en sociologie, et en dehors d’elle.

  1. Harold Bloom, L’Angoisse de l’influence, Aux forges de Vulcain, 2013.
Pierre Pachet