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Alexandre à la lumière XVIIIe siècle

Pour le dix-huitiémisme militant, un tel titre, il y a peu, se serait révélé choquant. Fort de la doxa sur les Lumières, qui ne voyait pas plus loin que la dénonciation par Voltaire des saccageurs de province ou les plans de paix de l’abbé de Saint-Pierre, on aurait un peu vite conclu qu’Alexandre le conquérant représentait pour les Lumières un parfait contre-exemple. Heureusement, le dix-huitiémisme, fût-il encore militant, a oublié ses limites et s’est ouvert à d’autres questionnements. Il est aujourd’hui, je l’espère, à même d’apprécier la démarche de Pierre Briant, historien de l’Orient ancien, cherchant dans la pensée des Lumières européennes ce qu’y représentait la figure d’Alexandre.
Pierre Briant
Alexandre des Lumières. Fragments d'histoire européenne
Pour le dix-huitiémisme militant, un tel titre, il y a peu, se serait révélé choquant. Fort de la doxa sur les Lumières, qui ne voyait pas plus loin que la dénonciation par Voltaire des saccageurs de province ou les plans de paix de l’abbé de Saint-Pierre, on aurait un peu vite conclu qu’Alexandre le conquérant représentait pour les Lumières un parfait contre-exemple. Heureusement, le dix-huitiémisme, fût-il encore militant, a oublié ses limites et s’est ouvert à d’autres questionnements. Il est aujourd’hui, je l’espère, à même d’apprécier la démarche de Pierre Briant, historien de l’Orient ancien, cherchant dans la pensée des Lumières européennes ce qu’y représentait la figure d’Alexandre.

L’enquête menée par Pierre Briant impressionne et force l’admiration. Tout d’abord, sur les sources des historiens de l’Antiquité qu’utilisent, à leur façon, selon les pays et les moments, les hommes des XVIIe et XVIIIe siècles. Les sources sont à prendre ici dans leur enrichissement, leur établissement et leur diffusion. Ces historiens ont aussi recours à la géographie des mondes connus ou rêvés des hommes de l’Antiquité. Des chapitres comme « Acquis et innovations » offrent un tableau très précis de ce travail des savoirs conjugués.

Parmi tous ceux qui interrogent l’historiographie antique, un nom se détache : Guillaume-Emmanuel, Joseph, Guilhem de Clermont-Lodève, baron de Sainte-Croix, qui donne en 1775 un Examen critique des anciens historiens d’Alexandre le Grand. Une deuxième édition paraît en 1804 et une édition illustrée en 1810. Il constitue pour toute la période une référence.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la figure d’Alexandre suscite l’intérêt de ceux que Pierre Briant nomme les historiens philosophes : Montesquieu, Voltaire, Nicolas Linguet. On s’éloigne ici de l’érudition, car n’est pas Pierre Bayle qui veut. Ces auteurs n’ont guère de regard critique sur l’historiographie antique ou moderne mais leur image d’Alexandre est essentielle car ils vont aider à rendre plus complexe et plus diverse la figure du conquérant. Par ailleurs ce regard philosophique sur l’histoire est européen. En Angleterre avec Gibbon, et dans le domaine que parcourt Pierre Briant avec les travaux de William Robertson sur l’Inde.

La notion d’historien philosophe qu’utilise Pierre Briant mérite qu’on s’y arrête. Sainte-Croix s’en prend à Linguet et à Voltaire qu’il accuse de substituer des fables aux faits. En fait, ils ne sont pas de mauvais historiens, ils ne négligent pas l’analyse et le croisement des sources, Voltaire mène une enquête sérieuse avant de commencer à rédiger Le Siècle de Louis XIV. Mais ils reconnaissent que la mise en perspective des faits leur importe plus que leur établissement. Pour Voltaire, l’histoire change radicalement d’objet : aux batailles, aux traités, aux guerres, il substitue une histoire des mœurs, c’est-à-dire de la civilisation des peuples. Elle n’est pas exemplaire par les individus, mais par les progrès qu’elle accomplit. Histoire des mœurs, histoire de l’esprit humain, pénible et incertaine, avancée de la raison, ces termes se confondent. C’est grâce à cette nouvelle conception du champ historique et à la recherche des origines des savoirs émergents, plus que par la critique des sources, qu’est mise en question la figure reçue d’Alexandre. On procède à la démolition du héros à l’antique. Plutarque n’est plus au XVIIIe siècle une référence pour comprendre le culte des grands hommes alors naissant.

Le conquérant n’est plus valorisé en soi, mais par la paix que les conquêtes rétablissent ou établissent. Le bonheur des peuples et la prospérité deviennent des critères d’évaluation. Rien de nouveau sous le soleil philosophique si l’on relit La Politique tirée de l’Écriture et le Discours sur l’histoire universelle de Bossuet, dont pourtant l’Essai sur les mœurs se voulait une réfutation. Les conquêtes d’Alexandre sont l’objet d’un procès. Rollin constate que le Macédonien est resté fort éloigné du modèle du « bon prince ». Ce qui confirme que l’âge classique, même chez les plus orthodoxes de ses historiens, n’approuve ni les méthodes guerrières ni le prix en massacres que le passage d’Alexandre obligea à payer. Les uns et les autres font le procès du « prince despote ». Cette condamnation permet que soient dénoncées les entreprises de domination de Louis XIV, accusé de vouloir imposer une monarchie universelle. C’est là un acquis critique qui n’empêche pas que la réflexion sur Alexandre le fait entrer dans la catégorie voltairienne du « grand homme ». La construction par Alexandre d’un empire (chapitre X), une conquête réussie représente la genèse d’un modèle impérial, ouvre un espace aux investissements idéologiques des hommes du XVIIIe siècle.

À partir du peu d’éléments que les historiens de l’Antiquité fournissent sur le travail d’organisation de l’empire conquis, Linguet et Voltaire font preuve d’une réelle admiration pour l’homme qui modifia le commerce et les communications dans une part importante du monde connu. « J’oserais lui rendre grâce au nom du genre humain », écrit Voltaire à son propos dans La Bible enfin expliquée de 1776. Les intuitions de Huet trouvent des développements et des confirmations dans L’Esprit des lois. Comment consolider un empire ? La question est essentielle pour des hommes obsédés, on l’oublie toujours, par la finitude des empires, de Montesquieu à Gibbon. Alexandre est crédité de solutions, de comportements habiles envers les populations conquises (Linguet). On voit se substituer au conquérant le civilisateur. Non sans difficultés, ce nouveau modèle s’impose.

Guillaume Thomas Raynal donne, en 1770, l’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes. Le livre est un succès et se republie jusqu’en 1820. Diderot intervient dans l’édition de 1780 par des textes dénonciateurs condamnant Raynal à s’exiler. Dans les pages consacrées aux empires antiques, Raynal fait l’éloge d’Alexandre, jugé « plus éclairé que ne le sont communément les conquérants ». Il souligne le respect du Macédonien pour les lois, les coutumes, la religion des pays conquis. Ce portrait positif est nuancé dans l’édition de 1780. L’Inde soulevée contre son conquérant devient en 1780 le modèle à suivre, grâce à l’intervention de Diderot. Cette image négative d’Alexandre n’est pas celle que développe alors l’historiographie anglaise (chapitre XII).

Les derniers chapitres de l’ouvrage de Pierre Briant proposent des synthèses : Alexandre français, Alexandre allemand, et une réflexion (chapitre XV) sur le sens de l’Histoire à partir de ces images d’Alexandre, dont Voltaire, dans la préface du Siècle de Louis XIV, fait les emblèmes du premier des quatre siècles qui marquent l’histoire humaine. Jaucourt et Linguet prolongeront cette nouvelle périodisation historique.

L’éclatement rapide de l’empire d’Alexandre interroge néanmoins les historiens. S’agit-il ou non de la fin inéluctable d’une histoire ? La question est posée et appelle des réponses divergentes, de Gillies à Robertson, de Montesquieu à Voltaire et aux traducteurs de Gillies, Théodore Jouffroy et ses collaborateurs, qui inscrivent Alexandre dans le dessein de l’histoire providentialiste, Alexandre annoncerait le Messie. Que de titres attribués à ce conquérant ! Il devient aussi le premier des Européens tourné vers l’Orient dans sa conquête de l’Inde. Bonaparte ne pensait-il pas à Alexandre lors de l’expédition d’Égypte ? Sa conquête et son échec ne confortent-ils pas ceux pour qui Alexandre fut le premier conquérant européen de l’Orient ?

Pour la recherche sur les Lumières, le magnifique ouvrage de Pierre Briant constitue un sujet important de réflexion. Ne cherchons pas à discuter une définition admise des Lumières, plus une périodisation qu’une analyse des systèmes de pensée qu’elle véhicule, ni à relever des erreurs de détail comme celle qui fait confondre Melchior Grimm avec les frères Grimm. La magistrale analyse de Briant illustre la recherche sur les héros et les grands hommes à laquelle se livrent par nécessité les Lumières, créatrices du Panthéon. Elle illustre aussi les résistances chrétiennes rencontrées par cette quête. Et pas uniquement pour préserver le culte des saints. Elle montre aussi comment par cet Alexandre, mélange d’histoire repensée et de fictions, se construit un regard européen et européocentriste sur le monde. Autant de chantiers prometteurs à ouvrir.

Jean M. Goulemot

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