Sur le même sujet

A lire aussi

Ah, ces oiseaux !

Réveillée à l'aube par le chant d'un merle alors qu'avec le printemps elle avait laissé sa fenêtre ouverte, Vinciane Despret veut expliquer l'enthousiasme de cet oiseau. Comment comprendre ceux avec qui il n'y a pas d'échange langagier possible ? Pour aller au plus près de la musique du merle pourtant « si proche de la parole », elle va chercher des réponses dans les textes des ornithologues.
Vinciane Despret
Habiter en oiseau
Réveillée à l'aube par le chant d'un merle alors qu'avec le printemps elle avait laissé sa fenêtre ouverte, Vinciane Despret veut expliquer l'enthousiasme de cet oiseau. Comment comprendre ceux avec qui il n'y a pas d'échange langagier possible ? Pour aller au plus près de la musique du merle pourtant « si proche de la parole », elle va chercher des réponses dans les textes des ornithologues.

Ce voyage lui-même constitue un choix ; il implique que la connaissance de la réalité passe par la médiation du langage, ce qui oblige à adopter une posture critique vis-à-vis de tout discours quel qu'il soit. Vinciane Despret examine donc chaque information en elle-même, mais aussi la compare à d'autres, critique interne et externe diraient les historiens. Ainsi, par ses lectures elle tombe immédiatement sur l'idée abondamment affirmée et partagée par la plupart des ornithologues selon laquelle chaque oiseau dispose d'un « territoire » que ses chants servent à délimiter pour l'interdire aux autres. Voilà un récit « cohérent », une relation causale nécessairement convaincante, une « vérité narrative ». Vinciane Despret n'adhère pourtant pas à ce discours car elle trouve chaque fois d'autres ornithologues qui présentent des exemples contraires. Le récit sur chaque acteur désigné (je n'ose écrire locuteur), oiseaux, espèce, mâles... pose une échelle plus ou moins large en allant de l'individu au groupe, et une cause (nourriture, accès aux femelles...), à laquelle elle oppose des cas différents, les conflits en période d'abondance, la participation des femelles aux disputes..., « d'infimes différences » écrit-elle. Il semble que chaque oiseau dispose d'un territoire mais son usage et sa consistance changent chaque fois. En « faisant grincer les ressemblances », Vinciane Despret met ses pas dans ceux de Montaigne qui écrivait « qui en jugeroit en détail et distinctement pièce par pièce, rencontrerait plus souvent à dire vray ».

Elle entreprend donc de pourfendre ceux qui regardent les oiseaux au prisme des catégories figées, des « théories globales » comme les espèces, les genres ou autres... Elle dénonce les disciplines qui procèdent ainsi, telles les « théories économiques ». A leur propos, je ne peux m'empêcher de citer en entier sa phrase : « On va enfin se défaire de cette incorrigible diversité, de ces vies individuelles si indisciplinées, de ces circonstances qui gâchent l'unité des tableaux et de cet appétit consternant des vivants pour les variations » qui dénonce ce « convertisseur universel ». Né au XVIIIe siècle comme nous l'a enseigné Catherine Larrère, il emprisonne les comportements humains dans les canons de la comptabilité. Par imitation, avec des calculs, des chiffres et des graphiques, des ornithologues ont aussi voulu fondre l'indiscipline des oiseaux dans « les régularités du collectif » (Chartier) en insistant sur la compétition (soi-disant mesurable) qui régnerait chez les oiseaux. Voilà un des procédés qui permettent de substituer aux observations des modèles construits.

Avec ces matériaux des plus intéressants ainsi réunis, Vinciane Despret aurait pu s'intéresser aux spécialistes des oiseaux comme d'autres ont pu s'occuper des collectionneurs d'insectes. Mais ce sont les animaux qui l'intéressent. Elle veut accéder à eux, comprendre leurs comportements de leur point de vue, à leur échelle. Les textes des spécialistes deviennent alors les médiations vers cette connaissance d'autant que même si, à la différence des êtres humains, ils ne parlent pas, des propos se tiennent sur eux. Quel crédit peut-on leur accorder ? Vinciane Despret hiérarchise les informations selon les conditions de l'enquête et la précision des observations. Dès lors, comment interpréter ces dernières ? Elle suit la piste de leur « territoire », mot et objet que tous les ornithologues utilisent même si, comme souvent, derrière un même terme se cachent des réalités fort différentes quant à la fonction (un ornithologue en a trouvé 10!) et les expressions. Ces confrontations amènent Vinciane Despret à aller chercher la justification de sa démarche dans les travaux de Bruno Latour qui, en continuité avec l'anthropologie interactionniste, explore « la manière dont les acteurs créent ces liens » ce qui a pour conséquence d'étudier le « social non tel qu'il est fait mais « tel qu'il se fait » ». Les individus – oiseaux ou êtres humains – n'agissent pas selon des cadres pré-établis mais élaborent leurs activités en interaction avec les autres, non selon des conventions qui s'imposeraient à tous. « La sociologie de Durkheim est morte », avait dit Sartre.

Par profession, je ne peux m'empêcher de lire l'ouvrage de Vinciane Despret comme une tentative de dépoussiérer une autre discipline, l'anthropologie, surtout qu'elle n'en est pas très éloignée puisqu'elle se réclame de Bruno Latour ou d'Elisabeth Claverie, tous deux fortement impliqués dans ce projet. Surtout, l'épistémologie déployée à propos des travaux des ornithologues semble parfaitement convenir aux recherches les plus novatrices en sciences sociales illustrées, parmi d'autres, par les deux chercheurs cités.

Qu'on en juge : Vinciane Despret privilégie une échelle – microscopique -, pose un point de vue, celui de l'acteur, constate l'implication du chercheur, s'inscrit dans le « tournant langagier » puisqu'elle ne travaille que sur des textes. Elle critique les informations auxquelles elle accède à l'image des historiens (sources de première et deuxième main, critique interne et externe, chronologie) pour privilégier le singulier (« cette incorrigible diversité ») contre les collectifs imaginés et montre que les relations entre les oiseaux changent dans le temps. Enfin, elle affirme la liberté du lecteur en n'hésitant pas à détourner des textes des ornithologues pour les utiliser à son usage. Les lecteurs de Quinzaines retrouveront ici sans peine les affirmations de ma chronique « Sur quelques absurdités dans les sciences sociales ».

Montesquieu nous l'avait pourtant dit il y a bien longtemps, « les observations sont l'histoire de la physique, les théories en sont la fable ». Etudions sérieusement les conduites de quelques oiseaux, nous rencontrerons la singularité de chacun mais aussi la coopération entre eux et même entre plusieurs espèces. Sans concéder le moindre anthropomorphisme, même s'ils ne parlent pas, ils ressemblent pourtant furieusement aux êtres humains au point que certains ornithologues peuvent travailler comme les anthropologues les plus novateurs. Ils enquêtent, observent, constatent et évitent de trop s'éloigner de ce qu'ils ont vu. Les oiseaux, tels des poètes, sont plus sensibles à la musique qu'au sens, disent des ornithologues. Ils nous confient ainsi le plus périlleux, transformer les observations en mots, verbaliser nos pratiques.

Bernard Traimond

Vous aimerez aussi