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A l'école de Zorba

Article publié dans le n°1131 (01 juil. 2015) de Quinzaines

Longtemps difficilement disponible, ce grand roman de Nikos Kazantzaki (1883-1957) est enfin réédité. La nouvelle traduction de René Bouchet, rajeunie et sans afféteries, fait d’autant mieux entendre la tonalité tour à tour angoissée et truculente de l’écrivain crétois.  
Nikos Kazantzaki
Alexis Zorba
Longtemps difficilement disponible, ce grand roman de Nikos Kazantzaki (1883-1957) est enfin réédité. La nouvelle traduction de René Bouchet, rajeunie et sans afféteries, fait d’autant mieux entendre la tonalité tour à tour angoissée et truculente de l’écrivain crétois.  

Il était temps de sortir Nikos Kazantzaki de l’oubli où il demeurait depuis trop d’années. Les éditions Cambourakis commencent ce travail salubre avec le plus célèbre de ses romans, Alexis Zorba (1947). Belle initiative venant d’un éditeur qui avait déjà contribué à faire mieux connaître les œuvres d’Aris Alexandrou et d’Alexandre Papadiamantis. La connaissance de l’histoire de la littérature grecque moderne progresse, mais à quel rythme ! À cet égard, désastreuse fut la fin du partenariat entre les maisons Hatier et Kauffmann, seules à mener une véritable politique de publication de romans démotiques en français. Avec cela, l’essentiel des traductions se concentre sur les textes en prose alors que la Grèce est un pays de poètes. Ainsi, quid de Séféris, dont l’œuvre est presque introuvable en France ?

Cette nouvelle publication d’Alexis Zorba n’étonne donc qu’à moitié, tant ce texte a toujours correspondu aux attentes du lectorat français. On se rappelle peut-être la rencontre inaugurale d’un jeune intellectuel, le narrateur, avec l’aventurier Alexis Zorba, puis leur départ du Pirée pour une exploitation minière en Crète. Personnages coruscants, rapport instinctif au monde, le tout campé dans de grandioses paysages peuplés de paysans farouches. Carte postale ? L’éditeur lui-même s’en défend en attribuant cette réputation au film de Michel Cacoyannis. Voire… Car folklore il y a bien, des oreilles turques conservées dans l’alcool au santouri en passant par les popes paillards et les vénérables vieillards. Tout est outrance ici. La vieille chanteuse de cabaret est une tragique gloire déchue, le village possède son dément et ses assassins, un moine veut incendier son monastère... En sus, le souffle épique des guerres balkaniques et crétoises des années 1910 semble à peine retombé.

Écrivant en pleine occupation nazie, Kazantzaki regarde vers les décennies précédentes et brasse tout un imaginaire, encore ottoman dans son essence, pour fabriquer cet univers littéralement fabuleux. Du reste, l’écrivain assume cette mise en scène et traite avec une égale dignité les récits traditionnels et la culture lettrée. Folklore donc, mais nécessaire à l’équilibre même de l’intrigue, reposant tout entier sur le face à face plein d’affection entre le falot « patron » et cette force de la nature qu’est Zorba. Si le jeune bourgeois représente le Grec ayant étudié « en Europe », c’est son employé et nouvel ami qui incarne la Grèce populaire. Vétéran des luttes de Macédoine, danseur, musicien et homme aux mille métiers, il vient d’un ancien monde, en costume traditionnel pourrait-on dire. Sous cet angle, Alexis Zorba est également le portrait d’un pays balançant depuis deux siècles entre « Occident » et « Orient ». À travers cette histoire d’amitié virile, il y a aussi la reformulation d’un vieux topos grec. 

S’il s’identifie au narrateur, le lecteur français ressentira un même éblouissement teinté d’envie pour Zorba, celui qui agit sans s’égarer dans les méandres de l’introspection ou la stérilité de l’ascèse : « Pourquoi tu crois qu’il nous a donné des mains, le Créateur ? Pour prendre. Alors, prends ! » Pas si simple... Quel désespoir dans cette tentative de métamorphose ! Car, pour vivre enfin, encore faudrait-il arrêter de lire et de raisonner. C’est Gide acclimaté à l’Égée : « Et quand tu m’auras lu, jette ce livre – et sors. » Mais n’est-il pas trop tard pour cet autre Nathanaël qu’est le narrateur ? « J’étais descendu si bas que, si j’avais eu à choisir entre l’amour d’une femme et la lecture d’un bon livre sur l’amour, j’aurais choisi le livre. »

Le vieux jeune homme n’en finit pas d’hésiter. Et ce vacillement est l’un des grands attraits du roman : le suspens. Le cérébral timide réussira-t-il sa mue ? Le temps perdu sera-t-il rattrapé ? « Si au moins je pouvais prendre une éponge, effacer tout ce que j’ai lu, tout ce que j’ai vu et entendu, entrer à l’école de Zorba et commencer à apprendre le grand, le vrai alphabet. » Ici, l’aspiration vitaliste ne va pas sans une certaine admiration pour la force physique, doublée d’une misogynie qui constitue le seul aspect navrant (et daté) de ce livre. Typique de Kazantzaki, cet anti-intellectualisme pourrait être suspect si Zorba n’était pas, d’abord et avant tout, un insoumis rétif à toute idée d’ordre. Il semble surgi d’un monde où l’obéissance n’est pas instinctive. 

Devant un tel texte, le lecteur contemporain éprouve une nostalgie poignante, maintenant que l’on bâtit sur les rivages crétois de faux villages traditionnels. Face au kitsch, ce roman décrit un monde qui, ayant tous les atours de l’authenticité (osons le mot), n’a jamais été aussi désirable. Passéisme ? Oui et non. La Grèce d’aujourd’hui, qui n’est même plus celle de Jacques Lacarrière, est pareille à la statue du dieu Glaucos contée par Platon et Rousseau. Elle est défigurée par l’iode, les crustacés et les algues, mais pas non plus complètement méconnaissable. Sous la gangue du tourisme de masse et des désastres de la spéculation immobilière, on y entend encore une invitation spirituelle autant que sensuelle.

Un tel appel résonne intensément dans Alexis Zorba. À lire ce récit d’une rencontre avec l’idéal devenu chair, on se prend à rêver d’une vie revenue à ses interrogations essentielles. C’est aussi ce que racontent les danses de Zorba sous les étoiles méditerranéennes, parfois avec grandiloquence mais jamais sans émotion. 

Ulysse Baratin

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